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Une analyse sociologique des usages de l’argent de poche des adolescents

Une personne manipule un billet de 10 euros

"La recherche d’Orange s’appuie sur des enquêtes sociologiques comme celle-ci pour accompagner la diversification d’Orange Bank en imaginant des services innovants au plus près des attentes et des besoins de ses clients."


Donner de l’argent de poche à ses enfants, c’est bien plus que transmettre de l’argent ! Quel sens les parents attribuent-ils à leurs dons d’argent de poche ? Quelles sont les expériences que les adolescents font avec cet argent ? Quelles normes sociales sont partagées ?
Ces pratiques ordinaires sont loin d’être anodines car elles conditionnent les comportements des clients bancaires de demain. C’est pourquoi la Recherche d’Orange est attentive aux pratiques, aux discours et aux expériences actuelles des jeunes pour éclairer le futur et alimenter l’innovation des services financiers mobiles, dans une démarche responsable d’éducation financière.

Quel que soit leur milieu social, les adolescents sont nombreux à recevoir régulièrement de petites sommes d’argent de leurs proches, la plupart du temps dépensées dans un cadre amical. C’est ce qu’on appelle communément de “l’argent de poche”. Contrairement à d’autres formes de circulation de l’argent dans les familles (l’héritage, l’argent dans les couples [1]), ces pratiques ont été assez peu documentées en sociologie, même si quelques études marketing attestent de leur fréquence et des sommes attribuées. Ainsi, d’après un sondage récent [2], 92% des adolescents recevraient de l’argent de poche, depuis l’âge de 11 ans (c’est-à-dire à l’entrée au collège). Pour 42% d’entre eux ce don est régulier, pour un montant moyen de 30 euros par mois.

Encadrés par Hélène Ducourant, maîtresse de conférences à l’Université Paris-Est Marne-La-Vallée, et en collaboration avec Orange Innovation dans le cadre d’un contrat Ecole-Entreprise, 11 étudiantes et étudiants en licence de sociologie ont mené une enquête qualitative auprès de parents et d’adolescents pour saisir les tenants et les aboutissants de ces pratiques ordinaires. Ils ont conduit 47 entretiens au printemps 2021, auprès de 26 jeunes âgés de 10 à 20 ans (13 filles et 13 garçons) résidant chez leurs parents, et de 21 de leurs parents (14 mères et 7 pères), issus de milieux sociaux variés et résidant principalement en Bretagne ou en région parisienne.

Ce travail d’enquête montre, contre toute attente, que l’éducation budgétaire, la socialisation à l’épargne et le souci d’autonomisation des enfants – qui sont des normes bien établies et largement partagées par les parents – n’expliquent qu’une portion congrue des pratiques et usages effectifs en matière d’argent de poche. Il interroge en outre la place relative de l’argent liquide et de l’argent bancarisé, et vient bousculer quelques idées reçues sur l’avènement prochain de la “cashless society”.

“L’argent ne pousse pas dans les arbres” : les vertus pédagogiques de l’argent de poche

Un père interviewé a utilisé l’expression “des fourmis libérées”, qui tend à montrer que les parents, à travers le don d’argent, veulent accompagner les adolescents à apprendre à s’autolimiter dans leurs dépenses.

Dès lors, du point de vue des parents, donner de l’argent pour “apprendre l’argent” (expression empruntée à la sociologue Martine Court [2]), c’est d’abord et avant tout transmettre des valeurs et des normes : la valeur de l’argent, la prévention des risques, le goût de l’effort et l’importance de l’épargne.

Transmettre la “valeur de l’argent”, c’est paradoxalement donner de l’argent pour faire accepter à son enfant l’idée que l’argent “ne pousse pas dans les arbres”, qu’il est limité, et lui apprendre à hiérarchiser ses envies, à renoncer à certaines. C’est aussi lui faire prendre conscience de la valeur des choses (le plus souvent avec de l’argent liquide à l’appui) et de l’asymétrie qui existe entre l’argent détenu et les envies.

Prévenir les risques, c’est initier son enfant à la gestion d’un mini-budget permettant d’expérimenter, sur des sommes limitées, les arbitrages et les renoncements, d’apprendre à planifier, à “faire la fourmi avant de faire la cigale”, à se faire plaisir tout en restant “raisonnable dans ses bêtises”.

Donner le goût de l’effort, c’est affirmer que “l’argent de poche, ça se mérite” et en faire, pour partie au moins, une récompense explicite de bons comportements, qu’il s’agisse de participations exceptionnelles au travail domestique ou de bons bulletins de notes.

Valoriser l’épargne, c’est ouvrir un compte pour son enfant dès son plus jeune âge et l’alimenter régulièrement, en vue de grosses dépenses à venir emblématiques du passage à l’âge adulte (le permis, les études, le logement, etc.).

Du discours des parents, il faut retenir que la pratique de l’argent de poche dépasse la question de l’initiation à l’éducation financière. Il s’agit tout autant d’accompagner l’enfant dans ses rôles sociaux d’enfant de la famille, d’élève mais aussi d’ami parmi ses pairs.

Combien, comment et pour quoi faire ? Ce que les adolescents font de leur argent

À écouter les parents, les jeunes doivent avant tout se faire plaisir avec leur argent de poche. Du côté des adolescents, les discours se portent moins sur les vertus de l’argent de poche que sur les détails pratiques quant aux montants reçus et leurs usages.

Ce que les adolescents interviewés racontent corrobore les résultats du sondage évoqués plus haut, avec des dons commençant autour de 10 ans, de faibles montants qui augmentent avec l’âge et connaissent deux effets de palier autour de l’entrée au collège puis au lycée. Ces dons d’argent viennent principalement des parents, mais aussi des grands-parents et autres proches à l’occasion des cadeaux de Noël ou d’anniversaire. Ils sont versés en majorité en liquide ou par chèque pour les sommes plus conséquentes.

Les sorties (au centre commercial en particulier) et les repas partagés entre amis (fast food, snacking) sont le principal motif de dépenses courantes. A côté de ces situations de dépenser ensemble, mais chacun pour soi, il y a une part non négligeable de l’argent de poche qui est utilisé pour participer à des cadeaux faits en commun. Au-delà des biens et services effectivement consommés, ce que les adolescentes et adolescents achètent ainsi avec leur argent de poche, c’est une “liberté encadrée”, du temps de sociabilité amicale à l’extérieur de la cellule familiale, à l’écart du regard parental immédiat… mais dans des espaces validés par les parents et dont l’accès reste in fine associé à un objectif de consommation et suppose donc d’avoir sur soi un peu d’argent.

Arrangements familiaux autour de l’argent de poche

Au sein des familles, comment être juste en matière d’argent de poche quand on a plusieurs enfants ? Cette question préoccupe beaucoup les parents interviewés. La règle générale d’égalité de traitement entre les enfants est un principe qui fait l’unanimité… en théorie, mais qui s’avère en pratique assez difficile à mettre en œuvre, voire parfois contre-productive.

Soucieux avant tout d’équité et de transparence, les parents semblent réserver l’égalité stricte à quelques occasions plus ou moins symboliques (entrée au collège, au lycée, fêtes, accès à la majorité, obtention du bac, etc.). Pour le reste, ils rendent plutôt compte d’une manière d’être parent qui évolue au fil du temps et se construit comme une expérience ajustée par l’apprentissage concret de la relation avec chaque enfant successivement : ainsi les sommes données vont-elles évoluer au gré de leur propre situation financière, par exemple ; les cadets ont aussi tendance à avoir plus tôt plus d’argent que leurs aînés, en bénéfice d’une sorte d’effet de groupe.

Dans tous les cas, il apparaît qu’un principe surpasse tous les autres : il est important d’appliquer une règle avec laquelle tout le monde finit par tomber d’accord. C’est le signe que les familles enquêtées donnent une place importante au dialogue, à la négociation et au consensus.

L’argent de poche a-t-il un genre ?

Support non négligeable de la sociabilité adolescente, l’argent de poche est aussi un vecteur de reproduction de différences selon le sexe. Celles-ci sont imprégnées à la fois des pratiques éducatives mises en place par les parents (dont de nombreuses études montrent le caractère genré), mais aussi de stéréotypes aussi partagés que difficiles à étayer.

D’après les propos des adolescentes et adolescents eux-mêmes, les filles auraient plus recours à la négociation avec leurs parents que les garçons, ainsi que des envies de consommation plus diversifiées ; elles se représentent aussi plus facilement comme dépensières, quand les garçons se pensent économes.

Les propos des parents vont largement dans le même sens, porteurs en outre de représentations assez communes relatives aux “bêtises” des filles et au “manque d’autonomie” des garçons. Au-delà, et de manière beaucoup moins explicite, leurs pratiques en matière de gestion du budget donnent à voir la prégnance d’un modèle traditionnel très différencié où la mère gère tout à la fois l’argent du quotidien et est attentive aux besoins financiers des différents membres de la famille.

L’argent n’est pas neutre : matérialisé versus digital

A travers ces entretiens, nous constatons également que pour les jeunes et leurs parents, les usages de l’argent sont bien segmentés selon le contenant, les formes de la monnaie, qu’elle soit fiduciaire (pièces et billets) ou scripturale (chèques, virements bancaires, prélèvements, cartes).

L’argent bancarisé est souvent considéré comme sérieux, réservé à l’épargne. Son instrument, la carte bancaire, est un bien prestigieux au regard des jeunes. En avoir une et l’utiliser est une forme d’imitation de l’adulte vers l’autonomie financière. Pour les parents, équiper les enfants d’un compte et d’une carte bancaire c’est l’opportunité de les responsabiliser tout en contrôlant leurs dépenses, leurs achats sur Internet mais aussi de piloter les différentes options via l’application bancaire. Si les jeunes reçoivent leur premier téléphone à l’entrée au collège, l’équipement d’une carte bleue se fait plutôt à l’entrée au lycée. Cet argent dématérialisé est aussi l’occasion de leur inculquer les règles de sécurité de base : ne pas divulguer son code, ne pas prêter sa carte…

L’argent liquide quant à lui est davantage compté. Les jeunes dépensent de petites sommes pour des achats plaisir, à l’opposé des pratiques des adultes. Cet argent a l’avantage d’être invisible au regard des parents. Les jeunes n’ont ainsi pas de “compte à leur rendre”. Enfin, les parents sont tous d’accord pour dire que la manipulation de l’argent liquide est un passage obligé avant l’équipement bancaire.

Quand ils le peuvent, les jeunes utilisent ces deux types de monnaie et c’est bien cette pluralité des moyens de paiement qui est plébiscitée à cet âge.

Des pratiques en mutation

A l’aube d’une société sans cash [4], le don d’argent de poche reste encore principalement sous la forme liquide, même si de plus en plus de familles privilégient l’option du numérique. Il est vrai que les jeunes font de plus en plus d’achats qui nécessitent l’utilisation de l’argent digital (services de streaming, e-commerce, services de livraison, jeux vidéo en ligne, etc.). Que ce soit avec une carte bancaire spécialement adaptée aux ados ou avec de l’argent liquide, il reste primordial de responsabiliser et d’éduquer financièrement l’enfant sur son rapport à l’argent [5]. Depuis deux ou trois ans, les néo-banques à destination des adolescents l’ont bien compris et se multiplient.

La recherche d’Orange s’appuie sur des enquêtes sociologiques comme celle-ci pour accompagner la diversification d’Orange Bank en imaginant des services innovants au plus près des attentes et des besoins de ses clients.


"La recherche d’Orange s’appuie sur des enquêtes sociologiques comme celle-ci pour accompagner la diversification d’Orange Bank en imaginant des services innovants au plus près des attentes et des besoins de ses clients."


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Auteurs :

Pour aller plus loin

Ducourant H. (dir.), 2021, “Des fourmis libérées”. Les adolescents et leurs parents face à l’argent de poche. Rapport de recherche réalisé par les étudiants L3 de sociologie pour Orange Innovation, Université Paris-Est Marne-la-Vallée.

Rapport sur demande auprès de beatrice.foucault@orange.com

Sur l’éducation financière :

https://hellofuture.orange.com/fr/leducation-financiere-une-prise-de-conscience-necessaire/

https://hellofuture.orange.com/fr/competence-financiere-un-modele-pour-mesurer-leducation-financiere-a-travers-le-monde/

Nous remercions chaleureusement les étudiants qui ont réalisé cette étude terrain dans le cadre de leur projet tutoré de L3 de sociologie : Benhamida Sarah, Butty Candice, Dagba Darryl, Kenniche Sarah, Leal Chloé, Malherbe Antoine, Marouf Fanny, Massonneau Melissa, Peroumal Sandra, Sebany Oumaïma et Coly Aminata.

 

Références

[1] De Blic, D. & Lazarus, J. (2021). Sociologie de l’argent. Paris : La Découverte.

[2] Etude « Les ados et l’argent », réalisée par Poll & Roll pour Pixpay en décembre 2020.

[3] Court, M. et al. dans Lahire, B. (dir.) (2019). Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants, Paris, Seuil.

[4] Danieli, A. (2021). Et si un jour, il n’y avait plus de cash ? Espoirs et points de tensions autour de la cashless society. Blog de la Recherche d’Orange. A paraître.

[5] Foucault, B., Le Huerou, E. & Scherer, A. (2020). L’éducation financière, une prise de conscience nécessaire. Blog de la Recherche d’Orange. https://hellofuture.orange.com/fr/leducation-financiere-une-prise-de-conscience-necessaire/