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Pratiques financières des entrepreneurs de l’informel dakarois et mobile money

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Quelles sont les pratiques financières des entrepreneurs de l’informel, qui forment un ensemble, certes hétérogène, mais vaste, et constituent à n’en pas douter le cœur battant des économies en développement ? Cette question est centrale, car la difficulté d’accès au crédit et les problèmes de financement de l’activité constituent l’un des traits les plus saillants de l’informel, identifié depuis longtemps par les travaux de recherche en économie du développement. Cette question prend, qui plus est, une tournure nouvelle et très actuelle tandis que les entrepreneurs informels adoptent massivement la technologie mobile et disposent, avec le mobile money, de nouveaux outils de paiement et d’accès au crédit.

L’Afrique connaît aujourd’hui un essor numérique sans précédent. Orange, acteur majeur de cette transformation numérique, investit massivement dans les pays émergents, en y développant des services innovants et en participant à des programmes de recherche ou des projets-pilotes, notamment en lien avec les objectifs de développement durable (inclusion financière, éducation, santé, etc.). 

Cet article propose un état des lieux des pratiques financières des entrepreneurs de l’informel en Afrique subsaharienne. Quels sont leurs modes de financement principaux ? Auprès de quelles institutions formulent-ils leurs demandes ? Quels sont leurs usages des services de mobile money ? Le mobile money ouvre-t-il la voie à des formes innovantes de financement de l’activité et d’investissement ? 

Les résultats présentés dans cet article s’inscrivent dans le cadre d’un projet collaboratif associant des chercheurs d’Orange et le laboratoire “Les Afriques dans le monde” (LAM – CNRS – Sciences Po Bordeaux) visant à mieux comprendre les usages numériques dans le secteur informel et leur impact sur la dynamique des entreprises, et leurs performances économiques. Une première enquête menée à Dakar a permis la collecte d’un vaste corpus de données auprès d’un échantillon représentatif de 500 entrepreneurs de l’informel (1); ce sont ces données qui sont mobilisées dans le présent article. 

Une bancarisation limitée et des services bancaires peu diffusés

A Dakar, un peu moins d’un entrepreneur informel sur deux dispose d’un compte bancaire, que ce soit dans une banque, un établissement coopératif ou un institut de microfinance (IMF). Le taux de bancarisation varie en fonction du profil de l’entrepreneur et des caractéristiques de son entreprise. Ainsi, il est plus élevé parmi les entrepreneurs les plus diplômés, mais aussi parmi les plus âgés et les femmes. La plus forte bancarisation de ces dernières peut surprendre, tant ce résultat semble contraire aux enseignements issus de la littérature académique. Une analyse plus fine du contexte dakarois permettrait sans doute d’éclairer ce constat (rôle particulier des femmes dans la gestion de l’argent ? actions ciblées vers les femmes en faveur de la bancarisation ?). Le taux de bancarisation est également plus élevé parmi les entreprises au chiffre d’affaires le plus élevé, celles qui emploient des travailleurs, qui bénéficient d’un local en dur, qui mènent des activités de commerce et qui sont en voie de formalisation. En revanche, aucune différence n’est observée selon l’ancienneté de l’activité.

Par ailleurs, disposer d’un compte bancaire, ne signifie pas nécessairement utiliser les services bancaires proposés habituellement par les établissements financiers. En effet, moins de la moitié des entrepreneurs de l’informel bancarisés déclarent avoir déjà fait une demande de crédit, seul un tiers possède une carte de crédit et moins d’un sur dix accède à des services bancaires en ligne. 

Le crédit auprès des institutions bancaires semble loin d’être dans les mœurs des entrepreneurs bancarisés. Si près de la moitié déclare en avoir déjà fait la demande et peu ont essuyé un refus, la part des activités sous crédit est pourtant faible. Autre signe de ce recours limité au secteur bancaire, le crédit bancaire n’est cité comme source principale de financement pour le lancement de l’activité ou pour l’investissement par quasiment aucun des enquêtés. Nous pouvons donc nous interroger sur l’aboutissement de ces demandes de crédit. La plupart des entrepreneurs se sont-ils ravisés, se tournant vers d’autres moyens de financement ou reportant des dépenses ? Ont-ils conclu des crédits bancaires modiques ? Les ont-ils souscrits à d’autres fins que celles du lancement de l’activité ou de l’investissement (pour assurer le fond de roulement) ?  S’il y a eu crédit, une fois remboursé, il semblerait que l’entrepreneur ne s’engage pas automatiquement vers un nouvel emprunt.

Du côté des entrepreneurs non bancarisés, la frilosité vis-à-vis du crédit bancaire semble également être de mise. La majorité des entrepreneurs non bancarisés peinent en effet à être convaincus de l’utilité d’avoir un compte bancaire. Interrogés sur les raisons de leur non bancarisation, ils évoquent à une large majorité le fait de ne pas en avoir besoin pour leur activité, loin devant la cherté des services proposés. Le manque de confiance envers les banques est également évoqué par 3 entrepreneurs sur 10, alors que près de 2 sur 10 s’autocensurent en pensant que la banque ne leur fournirait pas de compte.

Le mobile money, une marge de progression pour l’utilisation professionnelle

Lancé pour la première fois en 2007 au Kenya par l’opérateur Safaricom, filiale de Vodafone, le mobile money s’est alors diffusé en Afrique de l’Ouest en 2008 grâce notamment à l’opérateur Orange qui lance pour la première fois son service Orange Money en Côte d’Ivoire ou à la société Wari fondée la même année à Dakar. Aujourd’hui le mobile money couvre une large partie de la population sénégalaise et la quasi-totalité des entrepreneurs de l’informel dakarois l’a adopté. 

Mais si l’utilisation à des fins personnelles est généralisée parmi les entrepreneurs de l’informel, la diffusion de son utilisation à des fins professionnelles affiche des marges de progression importantes avec seulement près de six entrepreneurs sur dix l’utilisant à des fins professionnelles. De plus, la fréquence d’utilisation à des fins professionnelles reste limitée pour la majorité des entrepreneurs : seuls quatre entrepreneurs sur dix déclarant un usage professionnel l’utilisent plusieurs fois par semaine. 

Par ailleurs, l’utilisation du mobile money à des fins professionnelles est davantage répandue et plus intense parmi les entrepreneurs de l’informel bancarisés. Ainsi, sept sur dix en font un usage professionnel contre moins de la moitié parmi les entrepreneurs non bancarisés. La différence est tout aussi importante si on observe uniquement les utilisateurs réguliers : un tiers des entrepreneurs bancarisés l’utilisent plusieurs fois par semaine contre seulement un peu plus d’un sur dix parmi les non bancarisés. 

Comme pour la possession d’un compte bancaire, l’utilisation du mobile money à titre professionnel est davantage répandue parmi les entrepreneurs les plus diplômés, mais aussi parmi les activités générant le plus de chiffre d’affaires, celles qui emploient du personnel, qui bénéficient d’un local en dur, qui mènent des activités de commerce, mais également parmi les activités de production, et parmi les entreprises en voie de formalisation. Aucune différence n’est observée selon l’ancienneté de l’activité, et contrairement à la bancarisation, l’utilisation du mobile money ne varie ni avec l’âge, ni avec le sexe.

L’utilisation du mobile money pour du transfert d’argent au niveau local est généralisée,  tandis que le transfert d’argent à l’international concerne un peu plus d’un quart d’entre eux.  Le paiement de facture par mobile money est aussi répandu que l’achat d’unités téléphoniques (plus de la moitié  des utilisateurs du mobile money à titre professionnel le pratique), tandis que quatre sur dix utilisent le mobile money pour mettre de l’argent de côté.

En résumé, 5 profils d’usages des services financiers parmi les entrepreneurs informels

A partir des informations disponibles dans l’enquête, nous avons établi une typologie des entrepreneurs de l’informel en fonction de leur utilisation des services bancaires et du mobile money (2). Il en ressort cinq profils.

Le profil le plus représenté est celui des “utilisateurs diversifiés” qui rassemble près d’un tiers des entrepreneurs de l’informel. Il s’agit d’utilisateurs réguliers et diversifiés à la fois des services bancaires et du mobile money. Parmi eux, les entrepreneurs les plus diplômés (niveau secondaire et plus) sont largement surreprésentés, de même que les activités générant le plus de chiffres d’affaires, employant du personnel, dans des locaux en dur et dans des activités de commerce ou de production. Les usages numériques y sont les plus développés.

Les “utilisateurs modernes” sont des utilisateurs exclusifs du mobile money. Ils sont non bancarisés mais utilisent le mobile money dans un contexte à la fois personnel et professionnel. Ils rassemblent également environ un quart des entrepreneurs de l’informel dakarois et leurs caractéristiques socioprofessionnelles, ainsi que celles de leur activité, sont peu remarquables, excepté la surreprésentation des hommes et du secteur de la production.

A l’inverse des “utilisateurs modernes”, les “utilisateurs traditionnels” qui représentent un peu plus d’un entrepreneur sur dix sont bancarisés, mais n’utilisent pas le mobile money à des fins professionnelles. Le profil est également peu remarquable, si ce n’est une surreprésentation des activités de services.

Les “utilisateurs simples” utilisent uniquement le mobile money, mais seulement à des fins personnelles. Ce profil est largement répandu parmi les entrepreneurs enquêtés (environ un quart d’entre eux). Parmi eux, sont surreprésentés : les entrepreneurs ayant un faible niveau d’éducation, les entreprises unipersonnelles, de services, ne disposant pas de local en dur et générant un faible chiffre d’affaire. On y retrouve principalement la figure du petit informel de survie.

Enfin, le profil le moins représenté, quasiment anecdotique, est celui des “non utilisateurs”, entrepreneurs n’ayant aucun usage du mobile money, ni des services bancaires. Ils ont un profil similaire aux “utilisateurs simples”, mais présente également une surreprésentation des hommes et des moins de 30 ans. Il s’agit de la catégorie la moins équipée en smartphone.

Ainsi la part de chacun des profils varie selon le secteur d’activité de l’entreprise. Alors que “les utilisateurs diversifiés” sont surreprésentés dans les activités de commerce et de production, les profils aux usages financiers les moins développés sont surreprésentés dans la vente et la transformation d’aliments ainsi que dans les services.

La répartition de ces profils varie également en fonction du chiffre d’affaires de l’entreprise. La part des profils pas ou peu utilisateurs des services financiers diminue lorsque le chiffre d’affaires croît, tandis que la part des utilisateurs diversifiés augmente. De même les profils pas ou peu utilisateurs des services financiers sont majoritaires parmi les entrepreneurs travaillant seuls alors que la part d’utilisateurs diversifiés augmente avec la taille de l’entreprise.

Enfin, la diversité des usages financiers est fortement liée à l’équipement et aux usages numériques. Ainsi, les utilisateurs diversifiés des services financiers sont surreprésentés parmi les possesseurs de smartphone et encore davantage parmi les usagers réguliers d’internet. 

Conclusion

Les analyses effectuées sur les données issues de l’enquête du LAM à Dakar en 2017 confirment la faible diffusion des services bancaires traditionnels auprès des entrepreneurs de l’informel. Moins de la moitié d’entre eux dispose d’un compte dans une banque et/ou dans un institut de microfinance. Mais, plus encore, le fait d’être inscrit ne garantit aucunement l’accès aux services financiers qui leur sont généralement associés. Ce constat ouvre un espace important pour les services émergents de financement et de crédit adossés au mobile money, celui-ci se diffusant rapidement en Afrique subsaharienne. Alors que les opérateurs télécom développent, en partenariat avec des institutions financières, des offres de crédit, celles-ci seront-elles à même d’accompagner les besoins de financement des entreprises informelles ? Cela dépendra non seulement de l’attractivité de ces offres, et de leur ajustement aux besoins de financement d’activité et d’investissements (qui portent en général sur des montants plus élevés que les offres de pico et de micro crédit offertes par les opérateurs). Mais cela impliquera aussi de mieux comprendre, au-delà des canaux d’accès au financement, ce qui, dans le contexte économique, social et institutionnel de l’économie informelle, fait qu’un entrepreneur considère le financement et l’investissement comme des moyens de poursuivre et de développer son activité.  Ces questions seront au cœur d’un travail doctoral qui sera mené prochainement chez Orange.

(1) https://hellofuture.orange.com/fr/mobile-et-economie-informelle-a-dakar-des-usages-professionnels-contrastes/

(2) La typologie a été obtenue en mettant en œuvre une analyse factorielle multiple pour équilibrer le poids des variables relatives à l’utilisation des services bancaires et celui des variables relatives à l’utilisation du mobile money à des fins professionnelles. Une classification ascendante hiérarchique sur les deux premiers facteurs issue de l’analyse factorielle a mis en évidence les 5 profils. Des précisions concernant la construction de cette typologie peuvent être obtenues auprès des auteurs.

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Cet article vient du Blog de la Recherche

Auteurs :

  • Fabienne Gire
  • Kevin Mellet
  • Abdoulkarim Saïdali

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En savoir plus

https://hellofuture.orange.com/fr/mobile-et-economie-informelle-a-dakar-des-usages-professionnels-contrastes/

https://hellofuture.orange.com/fr/les-petites-entreprises-informelles-africaines-au-defi-des-technologies-numeriques/

“Mon mobile, mon marché. Usages du téléphone mobile et performances économiques dans le secteur informel dakarois“, Réseaux, 2020/1 (n°219), https://www.cairn.info/revue-reseaux-2020-1-page-105.htm 

 

Enquête Orange/LAM

Enquête réalisée dans la région de Dakar en 2017 auprès d’un échantillon de 500 unités de productions physiques non enregistrées et/ou sans comptabilité formelle, représentatif de la population des entrepreneurs de l’informel selon des critères de quotas (répartition homme/femme, géographique, sectorielle). Pour des raisons pratiques et opérationnelles ont été enquêtées les unités fixes et visibles de la région de Dakar à l’exception des activités agricoles, animales, forestières et les pêcheurs. Les activités économiques, telles que le commerce ambulant, qui ne disposent pas d’un lieu fixe sont par conséquent exclues de notre analyse.