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Mobile et économie informelle à Dakar : des usages professionnels contrastés

Résumé

En Afrique subsaharienne, l’immense majorité des entreprises appartiennent au secteur dit « informel », qui est également un acteur majeur du bouleversement numérique que connaît le continent africain. Le Sénégal illustre bien cet entrelacement entre informel et numérique. Des chercheurs du laboratoire « Les Afriques dans le monde » (LAM – CNRS – Sciences Po Bordeaux) ont, avec le soutien d’Orange, qui y est implanté via sa filiale Sonatel, mené une enquête inédite en 2017 à Dakar. Quatre types d’unités de production informelles ont ainsi été identifiés : le « petit informel de survie » (29 % de l’échantillon), les « top performers » de l’informel (22 %), les « gazelles inexpérimentées » (21 %) et les « gazelles matures » (28 %). Parallèlement, quatre profils d’usages entrepreneuriaux du mobile dans l’économie informelle ont émergé : les entrepreneurs à usages simples (32 %), les entrepreneurs connectés (22 %), les entrepreneurs réseauteurs (27 %) et les entrepreneurs digitaux de l’informel (19 %). En croisant les deux typologies, on observe une forte polarisation opposant des entrepreneurs à usages simples, très représentés au sein de l’« informel de survie », et des entrepreneurs digitaux, qui se retrouvent principalement parmi les « top performers ». Toutefois, la capacité des technologies mobiles à permettre aux « gazelles » de surmonter les obstacles à leur développement reste à interroger. Une prochaine vague d’enquête sera conduite à Dakar en 2019.


Article complet

En Afrique subsaharienne, l’immense majorité des entreprises appartiennent au secteur dit « informel ». Les spécificités et la diversité de ces entreprises – petite taille, sous-capitalisation, absence de système de comptabilité standard – sont à présent bien connues et étudiées. Mais on sait encore bien peu de choses sur la façon dont ces entreprises se sont emparées des nouvelles technologies, qui ont fait une brusque et massive irruption dans leur quotidien en moins d’une dizaine d’années. Un contexte qui invite à s’interroger sur les usages spécifiques du mobile par les entrepreneurs de ce secteur : quels types d’usages professionnels du mobile privilégient-ils ? Avec quels impacts sur la productivité et les performances de leur unité de production ? C’est l’objet d’un projet de recherche ambitieux lancé en 2016 par le laboratoire « Les Afriques dans le Monde » (LAM – CNRS – Sciences Po Bordeaux), avec le soutien d’Orange Labs, et dont les premiers résultats sont restitués ici [1].

Le développement du numérique et l’informel en Afrique

Le bouleversement numérique que connaît le continent africain nourrit beaucoup d’espoirs quant à ses potentielles retombées en termes de croissance, d’innovation et de changement structurel pour les économies locales. Le nombre de cartes SIM actives en Afrique est passé de 12,4 % de la population en 2000 à 74,6 % en 2016, et le nombre d’utilisateurs de téléphones tactiles est passé de 1,8 % en 2010 à 22,9 % en 2016 [2]. Cette transformation technologique se fait aussi et beaucoup dans les marges du « secteur informel » qui occupe une large partie de la population. Selon le Bureau International du travail, près de 70 à 80 % des emplois non agricoles s’exercent dans le secteur informel, avec une prépondérance d’indépendants et de microentreprises. Partiellement conduites en dehors des règlementations publiques, ces activités informelles extrêmement hétérogènes (artisanat, réparation, restauration, petit commerce, etc.) ont connu une croissance rapide au cours des dernières décennies, en particulier en milieu urbain. Elles contribueraient aujourd’hui de 25 à 65 % du PIB des économies subsahariennes selon le FMI (figure 1).

Figure 1 : estimations de l’économie informelle en Afrique subsaharienne, moyenne 2010-14

Le Sénégal illustre bien cet entrelacement entre informel et numérique, avec d’une part un nombre de comptes actifs de téléphonie mobile équivalent à la population du pays, et d’autre part un secteur informel qui regroupe 97 % des unités de production (les entreprises) [3]. De plus, Orange y est implantée via sa filiale Sonatel, premier opérateur du pays. C’est pourquoi une enquête quantitative inédite y a été réalisée en 2017, sur échantillon représentatif de 500 entreprises du secteur informel de la région de Dakar [4]. Cette enquête a permis notamment de reconstituer de manière détaillée le chiffre d’affaires, la main-d’œuvre et le capital d’entreprises dépourvues de comptabilité formelle. Les enquêtés ont par ailleurs été interrogés longuement sur leur équipement et leurs usages en matière de téléphonie et d’internet. En plus du questionnaire administré à ces 500 entreprises, des entretiens qualitatifs individuels et collectifs (focus groups) ont également été menés auprès d’une cinquantaine d’entre elles.

Les premières analyses ont permis d’identifier et de caractériser une typologie des entreprises du secteur informel dakarois et les différents profils d’usages du mobile par les entrepreneurs de l’informel.

Entre informel de survie et « top performers », des gazelles au potentiel non exploité ?

Une première analyse statistique, centrée sur les caractéristiques des entrepreneurs et des établissements, met en évidence la grande hétérogénéité du secteur informel dakarois. Plus spécifiquement, quatre types d’unités de production informelles ont été identifiés.

Une première distinction oppose très clairement le « petit informel de survie » (29 % de l’échantillon) au “top performers” de l’informel (22 %), deux segments déjà bien identifiés dans la littérature et aux caractéristiques opposées. Le premier groupe est constitué majoritairement d’indépendants et de très petits établissements extrêmement précaires et peu performants exerçant principalement dans les secteurs de la vente et de la transformation alimentaires. A l’opposé, le second groupe est caractérisé par des établissements de relativement grande taille (80 % de ces entreprises informelles ont plus de cinq salariés) qui disposent d’un niveau de capital élevé. Ce sont des établissements bien établis, souvent dans la production, qui tiennent une comptabilité relativement élaborée et atteignent des performances économiques significativement supérieures aux autres segments. Les responsables de ces établissements ne disposent pas forcément d’un niveau d’éducation élevé, mais ils ont réalisé les scores les plus élevés aux tests cognitifs et de comportement entrepreneuriaux effectués dans le cadre de l’enquête.

Entre ces deux extrêmes, l’analyse statistique révèle l’existence d’un segment intermédiaire de gazelles évoluant avec un niveau de capital comparable à celui des top performers, mais avec des performances bien moindres. Cet ensemble est qualifié par la littérature en économie du développement de « gazelles », pour souligner le mélange de dynamisme et de fragilité qui caractérise ces entreprises. L’enquête révèle la présence de deux sous-groupes. Le premier, celui des « gazelles inexpérimentées » (21 %), est caractérisé par des entrepreneurs plus jeunes et moins expérimentés mais aux niveaux  d’éducation élevés. Leurs activités sont plus récentes et on les retrouve souvent dans le commerce. Le second sous-groupe, celui des « gazelles matures » (28 %), est constitué d’entrepreneurs plus âgés avec des activités plus stabilisées et anciennes. Si leur niveau  d’éducation est plus faible, leur réussite aux tests cognitifs est élevée et leur comportement entrepreneurial est très marqué. On les retrouve le plus souvent dans les activités de services.

Quatre profils d’usages entrepreneuriaux du mobile dans l’informel de Dakar

Une analyse statistique des usages professionnels du mobile a été menée séparément, sur l’échantillon de 500 entreprises de l’informel dakarois.

Cette diversité a été appréhendée à partir de plusieurs dimensions :

  • L’équipement (téléphone GSM simple ou téléphone tactile et smartphone) ;
  • Les grandes fonctions professionnelles pour lesquelles le mobile est utilisé [5]: i) coordination bilatérale (en “one-to-one” avec les fournisseurs, clients, partenaires) ou multilatérale (“one-to many” sur internet, recherche et partage d’information, promotion et vente) ; ii) recours aux services de mobile money tels qu’Orange Money (paiement – envoi et réception d’argent – et épargne) ; iii) utilisation du mobile pour la gestion interne (comptabilité, gestion des comptes et des stocks, gestion du personnel);
  • La diversité des usages qui est appréhendée par le nombre d’applications et d’interfaces qu’un entrepreneur utilise (voix, messagerie instantanée, réseaux sociaux, appels vidéo, etc.);
  • L’intensité des usages qui correspond à la fréquence des usages des différentes fonctions identifiées.

L’analyse statistique des variables associées à chacune de ces dimensions a permis d’identifier quatre profils d’usagers bien distincts, illustrés dans la figure 2 ci-après.

Figure 2 : les profils d’usagers du mobile dans l’informel de Dakar

Sur l’axe horizontal du graphique, on distingue nettement l’opposition entre les « entrepreneurs à usages simples » du mobile et les « entrepreneurs digitaux de l’informel ». Les entrepreneurs du premier groupe ne disposent que très rarement d’un smartphone (moins d’un sur quatre) et n’utilisent que très peu leur mobile à des fins professionnelles. A l’opposé, les « entrepreneurs digitaux » ont des usages extrêmement avancés et intensifs de leur mobile dans le cadre de leur activité. Ils l’utilisent pour remplir presque toutes les fonctions possibles et avec toutes les interfaces disponibles. Pour ce faire, ils disposent tous d’un portable tactile ou d’un smartphone. Près des deux tiers d’entre eux vont même jusqu’à promouvoir leur activité et vendre leurs biens et services sur internet.

En position intermédiaire en termes d’intensité et de diversité des usages, il est possible d’identifier les « entrepreneurs réseauteurs » et les « entrepreneurs connectés », qui s’opposent sur le second axe du graphique. Les premiers sont particulièrement dynamiques en ce qui concerne la coordination bilatérale avec leurs clients, fournisseurs et partenaires. Autrement dit, ils utilisent leur téléphone – pour 60 % d’entre eux, il s’agit d’un téléphone tactile – quotidiennement pour communiquer, en “one-to-one”, par voix ou par écrit, avec leurs interlocuteurs professionnels. En revanche, ils utilisent très peu internet dans le cadre de leur activité. Les entrepreneurs connectés sont bien plus largement équipés en téléphones tactiles. Ils sont 90 % à en disposer d’un et se distinguent surtout par leur utilisation d’internet : 90 % d’entre eux l’utilisent pour s’informer, 40 % pour vendre et promouvoir leur activité. À cet effet, leurs usages de Facebook et de WhatsApp sont particulièrement développés.

Le téléphone mobile au secours des gazelles

Ces premiers résultats apportent quelques éléments de réponse concernant l’articulation entre usages du mobile et performances des micros et petites entreprises informelles dans un contexte africain. Lorsque l’on croise nos deux typologies (tableau 1 [6]), on observe une forte polarisation opposant d’un côté des entrepreneurs à usages simples très représentés au sein de l’informel de survie et, de l’autre, des entrepreneurs digitaux qui se retrouvent principalement parmi les top performers.

Cela confirme donc que tout le monde ne bénéficie pas de la même façon du potentiel que représente le téléphone mobile, ne serait-ce que parce que des barrières existent dans la capacité d’adoption des différentes fonctions offertes par ce dernier, qu’elles soient financières (accès au smartphone) ou cognitives (maîtrise des savoirs et compétences pour l’utiliser pleinement).

Les usages du mobile sont plus contrastés parmi les gazelles. On retrouve chez nos gazelles inexpérimentées autant d’entrepreneurs connectés que d’entrepreneurs digitaux. Cela s’explique notamment par les caractéristiques de ces gazelles, des entrepreneurs plus souvent que les autres jeunes et avec un niveau d’éducation assez élevé. Et du côté des gazelles expérimentées il n’est pas non plus surprenant que le profil des entrepreneurs réseauteurs y apparaisse plus souvent, compte tenu de leur meilleure insertion sur le marché. Mais il n’en demeure pas moins que ces gazelles souffrent de performances économiques qui les éloignent nettement des top performers. Preuve s’il en était que le mobile à lui seul ne fournit pas de solutions miracles pour accroître les performances économiques des entreprises de l’informel.

Tableau 1 : profils d’usagers et segments de l’informel

Ainsi, la capacité des technologies mobiles à permettre aux « gazelles » de surmonter les obstacles à leur développement reste à interroger, tant au regard des contraintes externes que ces entreprises doivent affronter qu’au niveau de l’(in)adaptation des services mobiles proposés dans le contexte spécifique de leur activité. Des travaux complémentaires en cours, toujours avec le soutien de la direction de la recherche d’Orange, cherchent à répondre à ces interrogations. Une prochaine vague d’enquête sera conduite à Dakar en 2019. Elle se donne pour objectif  d’étudier la dynamique de ces gazelles sur les deux dernières années, tant sur le plan des performances économiques que de l’évolution de leurs pratiques numériques. Cette nouvelle enquête explorera par ailleurs d’autres aspects des pratiques numériques des entrepreneurs de l’informel dakarois : l’imbrication entre usages professionnels et usages privés du mobile et le lien entre les pratiques numériques et la multi-activité, qui constitue une réalité massive et largement sous-étudiée de l’économie informelle.

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Cet article vient du Blog de la Recherche

Auteurs :

  • Kevin Mellet

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[1] Pour plus de détail sur les résultats présentés ici (notamment en termes de méthodologies de collecte et d’analyse statistique des données), le lecteur pourra consulter le rapport disponible : http://v-labosense.rd.francetelecom.fr/sense/SENSE-ETUDES/SENSE%202018/LAM_ORANGE_3_2018_04.pdf

[2] Source: ITU (2017), Measuring the information society. Volume II, ICT country profiles. Deux précautions sont à prendre lors de l’interprétation de ces données. Tout d’abord, le nombre de téléphones tactiles est mesuré par le nombre d’abonnements haut débit mobile. Ensuite, posséder les cartes SIM actives des différents concurrents est une norme en Afrique. Selon nos estimations, en prenant en compte le nombre d’opérateurs mobiles dans chaque pays pour atténuer l’effet du phénomène multi-SIM, le taux moyen de pénétration mobile diminuerait de plus de moitié. A cet ajustement s’ajoute l’habitude de partager un portable entre plusieurs personnes menant, cette fois, à sous-estimer l’usage réel des mobiles. Les mesures inadaptées à ces pratiques rendent ainsi difficiles les estimations précises de la pénétration du portable dans cette région

[3] ANSD, Synthèse des résultats du RGE. ANSD, Dakar, Sénégal. 2017

[4] Sont considérées comme informelles les unités de productions non enregistrées et/ou dépourvues de comptabilité formelle écrite respectant les normes du système comptable ouest africain (SYSCOA).

[5] Pour une présentation détaillée, voir notre état de l’art sur le sujet : Les petites entreprises informelles africaines au défi des technologies numériques

[6] Ce tableau présente de manière simplifiée et schématique les résultats d’un test de Khi2 par case. Le signe + traduit le fait qu’une case est statistiquement significativement surreprésentée (seuil à 5 %).