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Orange et la communauté scientifique – entretien avec Gérard Berry


“Le doute et la remise en question font partie intégrante de la méthode scientifique”


Spécialiste de l’informatisation des objets, principal créateur du langage de programmation Esterel, lauréat de la médaille d’or du CNRS, professeur au Collège de France et membre de l’Académie des Sciences, Gérard Berry a accepté en 2020 la présidence du Conseil Scientifique d’Orange. A cette occasion, cet informaticien de renom présente le rôle de cette institution et éclaire quelques enjeux autour du lien entre sciences et industrie à l’heure de la révolution numérique.

Quelle est la mission du Conseil Scientifique d’Orange ?

Il s’agit d’un organe consultatif qui doit aider la direction de l’entreprise dans sa compréhension du monde en lui délivrant des avis et recommandations sur les enjeux scientifiques au sens large qui la concernent. Nous nous intéressons, bien sûr, aux sciences dites “dures” – informatique, télécoms, réseaux, etc. – mais aussi énormément, et de plus en plus, aux disciplines qui couvrent les aspects sociaux de la technologie et de l’innovation. Ce large spectre se reflète dans la composition du Conseil, qui rassemble à dessein des expertises variées : la robotique et l’intelligence artificielle avec Raja Chatila, les systèmes distribués avec Anne-Marie Kermarrec, la virtualisation des réseaux avec Olivier Festor, la médecine et l’espace avec Claudie Haigneré, mais aussi l’histoire avec Valérie Schafer et l’économie avec Pierre-Noël Giraud.

 

Pourquoi est-il, selon vous, essentiel pour une entreprise comme Orange d’investir dans la recherche et de maintenir des liens étroits avec la communauté scientifique ?

Dans un monde en mouvement, ne pas faire de recherche revient à se condamner à plus ou moins long terme. Les exemples abondent de grandes entreprises qui ont disparu, ou simplement perdu leur leadership, faute d’avoir su comprendre la portée d’innovations technologiques majeures : naguère, IBM est passé à côté du potentiel du PC, pourtant sorti de ses laboratoires ; et, plus récemment, on a vu un géant comme Intel détrôné par ARM après avoir manqué le virage des puces pour mobiles… Parce que le doute et la remise en question font partie intégrante de la méthode scientifique, les entreprises qui se nourrissent du travail de chercheurs sont moins sujettes aux excès d’orgueil ‑ moins rivées sur la culture et les modèles du passé.

Dans le cas d’Orange, il me semble que cet enjeu est d’autant plus important que l’époque est exceptionnelle : nous assistons à la convergence de l’informatique et des télécommunications, qui sont en train de s’intégrer, de se mélanger totalement. Et Orange est l’un des rares – sinon le seul – acteur français à embrasser pleinement ce phénomène, à essayer de comprendre toutes les dimensions de cette convergence et ses multiples impacts en termes de maîtrise technologique, d’infrastructures, d’applications, de sécurité, de concurrence, d’impacts sociaux…

 

Comment et sur quelles thématiques le Conseil Scientifique travaille-t-il ?

La grande vertu de cette institution est qu’elle pousse les gens à poser leurs idées sur la table et à les synthétiser. Chaque séance est organisée autour d’un thème, que nous préparons de façon très professionnelle en nouant des contacts avec les meilleurs spécialistes de chaque sujet. Sur le fond, les sujets abordés reflètent la diversité de la recherche d’Orange et de ses interactions avec le monde académique, celui des grandes institutions des sciences fondamentales et appliquées. Cela va des problématiques liées à l’informatisation du monde – informatique distribuée, sécurité, analyse des données, etc. – jusqu’aux grandes questions sociétales posées par le numérique : protection de la vie privée, empreinte environnementale, acceptabilité des nouveaux usages, interactions homme/machine…

 

Vous êtes engagé de longue date en faveur d’une plus large éducation du public aux sciences, et particulièrement à l’informatique : en quoi la “révolution numérique” actuelle rend-t-elle cet enjeu encore plus crucial à vos yeux ?

Je constate que si, aujourd’hui, le logiciel est partout dans nos vies, il n’en va pas de même de la culture de l’informatique. En France, notamment, nous avons un enseignement supérieur à la pointe mondiale dans cette discipline, mais elle est encore bien trop absente du secondaire et du primaire.

Cela se voit au niveau des individus, avec une fracture de l’accès au numérique réelle dans la population, dont les effets négatifs apparaissent encore plus crûment en cette période de crise sanitaire où l’on demande au salarié comme au citoyen d’utiliser de plus en plus d’outils numériques. Mais cela vaut aussi au niveau des entreprises : par exemple, on ne pourra pas durablement protéger une industrie si ses employés ne partagent pas un minimum de culture de la cybersécurité. De même, les promesses du numérique dans le domaine de la santé ne se réaliseront pas si les médecins ne s’intéressent pas plus fortement et massivement au fonctionnement des appareils, réseaux, logiciels, bases de données et algorithmes qui prennent une place croissante dans leur pratique quotidienne.

De façon générale, il y a un profond manque d’éducation en matière d’informatique et de réseaux. Les gens savent se servir de ces technologies, mais sans savoir du tout sur quels concepts elles reposent et comment elles fonctionnent. Et cela limite leur capacité à faire des choix libres et éclairés – par exemple vis-à-vis du modèle du “faux gratuit” où l’internaute, souvent sans le savoir, paie les contenus qu’il consomme avec ses données personnelles, revendues à des fins publicitaires.

Je suis convaincu que, pour ne pas être dépendant ou victime de la technologie, il faut d’abord savoir et comprendre. C’est pour cela que je consacre beaucoup de temps, aujourd’hui, à faire de la pédagogie et de la sensibilisation sur ces questions.

 

Enfin, avec vous, c’est un peu de la célèbre pataphysique d’Alfred Jarry qui entre au Conseil Scientifique d’Orange… Comment cet exercice intellectuel – la “science des solutions imaginaires” – peut-il offrir une forme d’inspiration à la communauté des chercheurs ?

J’ai en effet l’honneur d’être Régent de Déformatique au sein du Collège. C’est une façon de voir autrement mon sujet : l’informatique est la science de l’information ; la déformatique, c’est le contraire ! Avec pour devise la maxime d’Oscar Wilde : “appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder”… Il ne s’agit pas de réfléchir à la désinformation, mais plutôt aux sujets déformables. Par exemple, à l’Internet : il n’a pas de forme, on ne peut pas en tracer une carte définitive, il est insaisissable…

L’intérêt de ce type d’exercice intellectuel, c’est de penser les sujets scientifiques autrement – ne pas toujours penser tout droit, et quelque fois faire des choses en apparence inutiles. Je crois que cette posture est importante pour le chercheur. Car un chercheur qui pense qu’il a “trouvé” une fois pour toutes, c’est forcément quelqu’un de dangereux… la science n’est jamais terminée. Il faut sans cesse avancer, passer à autre chose.


“Le doute et la remise en question font partie intégrante de la méthode scientifique”


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