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Le numérique : opportunité ou défi pour l’environnement ?


Gains d’efficacité énergétique versus explosion des usages : le numérique durable se fait attendre


Parce qu'elle rendra les systèmes énergétiques plus connectés, intelligents, fiables et durables, la transition numérique offre un important levier de réduction carbone : c’est ce qu’explique le rapport "Smarter3030" du GeSI qui estime que les technologies digitales pourraient réduire la consommation d'énergie de 20 % d'ici à 2030. A contrario, le think tank "The Shift Project" estime que l’intensité énergétique de l’industrie numérique augmente de 4 % par an. Comment expliquer ce paradoxe ? Nous avons posé la question à Anne-Cécile Orgerie, chargée de recherche au CNRS, et à Daniel Kaplan de la Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing).

Tirés par les nouveaux usages du digital comme la lecture vidéo sur smartphone par exemple, le trafic sur les réseaux de télécommunication et dans les data centers grimpe en flèche et cela n’est pas sans conséquences en termes d’impact carbone. Pourtant d’importants progrès n’ont-ils pas été faits en termes d’efficacité énergétique des équipements ? Qu’est-ce qui explique alors cette consommation ?

Anne-Cécile Orgerie : Nous avons effectivement fait des progrès en termes d’efficacité énergétique pour les différentes types d’équipements informatiques. Cependant, leur nombre n’a cessé de croître, de même que leurs fonctionnalités. Prenons l’exemple des écrans de télévision : en passant des écrans cathodiques aux écrans LCD, on a augmenté l’efficacité énergétique des téléviseurs. Cependant, dans le même temps, la taille des écrans a fortement évolué, de sorte qu’au final, la consommation globale n’a pas diminué. Cet exemple illustre les effets rebonds : lorsqu’on optimise l’efficacité énergétique, cela a des impacts indirects qui peuvent venir contrebalancer les gains énergétiques.

Le problème ne concerne-t-il que les équipements informatiques ?

Anne-Cécile Orgerie : Non, il concerne également les logiciels qui sont de plus en plus gourmands en ressources et les applications qui utilisent de nombreuses fonctionnalités, pas toujours indispensables. Le problème concerne également la disponibilité des services en ligne et l’impatience des utilisateurs qui entraîne un surdimensionnement des infrastructures, voire une redondance totale pour limiter au maximum les risques d’interruption de service. Il en est ainsi par exemple pour le cœur des réseaux des fournisseurs d’accès à Internet qui sont dimensionnés pour répondre aux pics de demande (généralement entre 21h et 22h) et pour pouvoir résister aux pannes de certains équipements qui sont dédoublés. Cette haute disponibilité a un coût énergétique conséquent.

D’un autre côté, il est fréquent d’entendre que le numérique va nous permettre de réaliser d’importants gains en matière d’impact carbone. Qu’en est-il vraiment ?

Anne-Cécile Orgerie : Les sciences et technologies de l’information et de la communication disposent de formidables outils pour optimiser et améliorer les procédés et le fonctionnement de nombreuses infrastructures dans le transport, le bâtiment et la santé, pour ne donner que quelques exemples de secteurs d’applications. Cependant, ces améliorations ne doivent pas se faire au prix d’un surdimensionnement des ressources numériques utilisées, sous peine de gaspiller inutilement des ressources. De même, pour chaque amélioration, il convient d’étudier minutieusement les impacts induits par l’utilisation d’équipements informatiques sur l’ensemble de leur cycle de vie afin de s’assurer que ces impacts ne viennent pas annuler les gains escomptés.

Au final, diriez-vous que le numérique est plutôt une opportunité ou un défi pour l’environnement dans sa forme actuelle ?

Daniel Kaplan : Après 50 ans d’informatisation massive de la société, on doit bien reconnaître que le numérique n’a pas d’effet bénéfique pour l’environnement puisque nos émissions de CO2 continuent de croître. L’accélération de la croissance des émissions de gaz à effet de serre coïncide avec le mouvement d’informatisation de la société : il n’y a pas de causalité mais les deux phénomènes sont connexes, ce sont les deux faces d’une même accélération des rythmes dont le numérique est un outil.

On a voulu croire que les coûts écologiques du numérique seraient plus que compensés par les gains qu’ils rendraient possible dans tous les domaines en termes d’efficience, de dématérialisation, etc. A chaque fois que le numérique nous fait économiser du temps ou de l’énergie, ces bénéfices sont intégralement réinvestis dans une nouvelle augmentation de performance, dans la multiplication d’options ou de services personnalisés et dans l’accélération des rythmes de renouvellement des produits. Améliorer l’efficience d’une ressource peut s’analyser comme une baisse de coûts, ce qui invite à en consommer plus, on perd donc le bénéfice écologique associé. Tel est ce qu’on appelle l’effet de rebond.

A l’inverse, que seraient des usages plus vertueux du numérique ?

Daniel Kaplan : Le numérique, ce n’est pas seulement du calcul. Il outille nos pratiques quotidiennes, il est un support essentiel de la connaissance, il rend possible la coordination d’acteurs indépendants à très grande échelle (de Wikipedia aux plateformes de partage). C’est probablement là que résident les principales opportunités de changement : impliquer les gens dans la mesure environnementale, organiser des réseaux circulaires et de proximité, favoriser des formes ambitieuses de partage et de mutualisation… Mais sans choix délibérés du secteur public comme des entreprises, rien se sera possible : le numérique restera un outil d’exacerbation du modèle de développement productiviste actuel.

Il faut aussi que les acteurs du numérique travaillent sur eux-mêmes. C’est le sens du projet RESET lancé par la Fing et plusieurs dizaines d’entreprises et d’associations, pour « réinventer le numérique ».

Pouvons-nous agir à l’échelle individuelle et si oui, comment ? Doit-on réduire les usages, comme le préconisent les auteurs du Shift Project avec leur principe de « sobriété numérique » ?

Anne-Cécile Orgerie : En tant qu’utilisateur ou utilisatrice, nous pouvons principalement agir sur la phase d’usage des équipements par deux moyens : éviter le gaspillage énergétique et allonger la durée de vie des équipements. Le premier point concerne l’optimisation de la consommation de nos équipements : les éteindre complètement lorsqu’ils ne sont pas utilisés, effacer les données inutiles, désinstaller les applications inutilisées, limiter les programmes et onglets ouverts en parallèle, etc. Le second point vise à réparer, réutiliser et faire durer plus longtemps nos équipements. En effet, la production de ces équipements est très impactante (extraction des matériaux, procédés de fabrication, transport).

Daniel Kaplan : On peut toujours dire aux gens « soyez sobre dans vos usages du numérique », mais on devrait commencer du côté des entreprises en cessant de créer des dispositifs addictifs. Si on fait de la morale tout en soutenant des démarches qui créent de la fidélisation sur des applications, des services et des jeux addictifs ou qui favorisent le renouvellement rapide des équipements, on est dans une contradiction absolue et on fait le contraire de ce qu’on préconise. Donc le bénéfice environnemental serait infiniment plus grand à ne pas proposer des dispositifs addictifs plutôt qu’à faire la morale aux gens.

Les entreprises ont donc un rôle important à jouer ?

Daniel Kaplan : Tout à fait. En interne, certaines choses ont déjà été faites : les services informatiques de certaines grandes entreprises, comme Orange notamment ont fait un travail remarquable et ont vraiment réussi à progresser en matière de consommation de ressources, de traitement et réduction de déchets, de rythme de renouvellement des équipements. Ceci est un facteur clé de la question environnementale. Mais aujourd’hui les efforts doivent être poursuivis, notamment face aux nouvelles vagues informatiques liées aux Big Data et à l’Internet des Objets qui occasionnent des consommations exponentielles.

Et à l’échelle des politiques publiques ?

Daniel Kaplan : Les stratégies publiques de soutien à l’innovation peuvent être améliorées. Actuellement, il y a une simple « case verte » dans certaines d’entre elles, la question de l’impact écologique des projets innovants n’est pas sérieusement posée. Il nous semble urgent qu’il y ait une éco-conditionnalité d’un certain nombre de soutiens publics à l’innovation. Il y a aussi tout un courant positif d’innovation verte, mais il n’est pas sérieusement outillé sur la question des impacts des innovations en question. La Fing a créé la première version d’un référentiel, « Innovation facteur 4 » qui vise à proposer une manière accessible d’agir, y compris à de toutes petites startups. Mais c’est quelque chose d’assez  nouveau et récent.

Anne-Cécile Orgerie est chargée de recherche au CNRS. Elle s’intéresse aux systèmes distribués à large échelle tels que les clouds et les grands réseaux informatiques, qui interconnectent un nombre conséquent de ressources de calcul et de stockage pour fournir des services aux utilisateurs via Internet. Elle travaille plus spécifiquement à l’efficacité énergétique de ces systèmes : réduire leur consommation énergétique et limiter leur impact environnemental.

Cofondateur de la Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing), Daniel Kaplan anime le projet de création de l’Université de la Pluralité. En 2018 il a participé à la rédaction du Livre blanc « Numérique et environnement » cosigné par la Fing, le WWF, l’Iddri, GreenIT.fr et le Conseil national du numérique.


Gains d’efficacité énergétique versus explosion des usages : le numérique durable se fait attendre


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Orange réduit son empreinte carbone

 

La sobriété numérique ? « C’est utiliser le numérique seulement quand on en a vraiment besoin », explique Philippe Tuzzolino, le directeur environnement d’Orange. Non pas en laissant le client seul face à cette responsabilité, mais par des moyens comme le design de service : faire en sorte, par exemple, que l’opérateur soit capable d’éteindre sa box quand il détecte que le client ne s’en sert pas. Par son action en faveur de l’efficacité énergétique de ses équipements techniques, mais aussi de son parc immobilier et de sa flotte de véhicules, Orange a su réduire de 56 % ses émissions de CO2 par usage-client entre 2006 et 2016 alors que sa clientèle doublait presque sur cette période, passant de 135 à 264 millions de clients. L’objectif de réduire ce type d’émissions de 50 % entre 2006 et 2020 est ainsi déjà atteint. Et l’opérateur ne compte pas s’arrêter là, tant la neutralité carbone est devenue un enjeu non seulement de responsabilité sociétale, mais aussi de compétitivité : avec des clauses environnementales toujours plus fortes dans les appels d’offre, « l’opérateur qui sera neutre raflera tous les marchés », prédit Philippe Tuzzolino. Parmi les chantiers lancés par Orange pour atteindre une véritable neutralité carbone (sans avoir recours, sauf exception, à de la compensation ni au système de certificats), on note ainsi l’objectif d’utiliser 100 % d’énergies renouvelables d’ici 2030 pour la zone MEA d’Orange et d’ici 2050 en Europe. Mais aussi l’intégration de l’économie circulaire dans l’organisation et ses processus, ou encore l’accompagnement des fournisseurs et des clients d’Orange dans une démarche vers la transition écologique. De quoi stimuler les innovations en faveur de l’efficacité énergétique dans les prochaines années.

 

Pour en savoir plus :

Philippe Tuzzolino : « inventer un service numérique sobre » (Orange)

Comment Orange réduit son empreinte environnementale

Orange réduit son empreinte carbone (infographie)