● Les experts, chez Orange, expliquent comment anticiper, modéliser et adapter les infrastructures pour faire face aux aléas.
● Des travaux communs avec EDF, Natran, la SNCF ou RTE redéfinissent la résilience des infrastructures, le plus souvent interdépendantes, comme un enjeu systémique.
Fin novembre 2025, Airbus a recommandé aux compagnies aériennes de laisser au sol les 6000 A320 afin de régler un risque de défaillance logicielle dont les données pouvaient être corrompues par des rayonnements solaires. De fait, l’activité solaire préoccupe les scientifiques au regard de son impact sur les satellites et infrastructures de télécommunication : une équipe de chercheurs de NYU Abu Dhabi (NYUAD) a, pour ces raisons, développé un modèle d’IA qui peut prévoir la vitesse du vent solaire jusqu’à quatre jours à l’avance, avec une précision nettement supérieure à celle des méthodes actuelles.
L’idée est de fournir un outil pour permettre de voir, au niveau régional, quels sont les risques
Tempêtes solaires, vagues de chaleur, inondations, hausse des températures, instabilité électrique sont des risques externes structurels pour les réseaux télécoms. Ceux-ci sont essentiels au fonctionnement de la société et des services vitaux, explique Nicolas Bihannic, sénior expert réseaux chez Orange : « Les réseaux télécoms sont interdépendants d’autres infrastructures critiques comme l’énergie, et des activités comme les transports sont dépendants des réseaux de télécommunication. » Bertrand Decocq, expert réseaux chez Orange, enchérit : « Si notre réseau tombe, ils sont impactés. »
La résilience est un objet d’étude à part entière. Orange travaille de manière concertée sur la résilience croisée. « Nous avons déjà réalisé, explique Bertrand Decocq, des travaux avec Orange France sur l’impact du changement climatique pour savoir ce qu’on doit prendre en compte et à quelle échéance (températures, inondations, etc.). L’idée est notamment de fournir un outil pour permettre de voir, au niveau régional, quels sont les risques. »
Modéliser, anticiper, adapter : un travail d’ingénierie derrière les réseaux du futur
Les équipes d’Orange s’appuient notamment sur la chaire CentraleSupélec intitulée « risques et résilience des systèmes complexes », pour laquelle un consortium a été constitué avec EDF, SNCF, Natran, RTE et Orange. Objectif : modéliser et évaluer la résilience en intégrant les interdépendances entre infrastructures critiques, trouver des moyens d’optimiser la maintenance des infrastructures, tout en intégrant les effets actuels et futurs du dérèglement climatique. « Le but est de regarder comment faire face à une situation qui toucherait l’ensemble des infrastructures », explique Bertrand Decocq. Cela implique de cartographier les zones à risque : inondations, mouvements de terrain, hausses de température, etc. Un outil utilisé par Orange permet de déterminer quelles zones sont les plus à risque d’aléas comme les glissements de terrain.
Les solutions pour améliorer la résilience des réseaux concernent la gestion prédictive d’autonomie des batteries sur des relais de téléphonie mobile, le suivi en temps réel de l’alimentation électrique, l’interopérabilité entre opérateurs d’infrastructures ou le recours aux satellites en zones impactées. Déplacer du matériel, rehausser des équipements, renforcer le refroidissement, etc., implique cependant des arbitrages financiers, et donc de démontrer la valeur apportée. Ces investissements lourds sont complexes à monétiser car « vu du client, la différence de qualité ou de résilience ne sera pas forcément perçue ».
Du smart grid à des enjeux de souveraineté
Le cumul de facteurs climatiques et d’autres formes d’instabilités, géopolitiques ou énergétiques complique souvent la tâche. « Au Mali, la résilience des infrastructures est fortement impactée par l’instabilité du réseau électrique », explique Nicolas Bihannic. Dans certaines zones, les risques géopolitiques rendent dangereuse l’intervention humaine : « C’est très compliqué d’amener des techniciens sur le terrain en raison de conflits armés. Dans ce type de cas, on va développer davantage de connexions satellitaires et de sécurisation de l’alimentation électrique, notamment pour maintenir un service minimal en cas de défaillance majeure. »
Cette approche systémique, économique, implique parfois une refonte des modèles de financement et de gestion : « On regarde les autres opérateurs d’infrastructure, on partage nos bonnes pratiques et on repense les business models. » De nouveaux gisements de valeur se situent à l’intersection des infrastructures critiques. « Les gros investisseurs n’investissent pas uniquement dans les télécoms mais aussi, par exemple, au croisement des télécoms et des smart grids », précise Nicolas Bihannic. Plus qu’un problème technique, la résilience devient un enjeu stratégique et de régulation. La collaboration avec Enedis sur un futur réseau de crise, avec recherche de mutualisation d’actifs et analyse des enjeux opérationnels, en fournit un exemple.
La gestion optimale de cette coordination et de cette interdépendance impose de faire évoluer les standards internationaux (3GPP, etc.). « On travaille pour que les standards évoluent en termes d’interfaces », conclut Nicolas Bihannic, qui insiste sur le besoin de partager en temps réel des informations vitales sur l’état des réseaux d’infrastructures.
Nicolas Bihannic
Bertrand Decocq







