● Ateliers éducatifs en Écosse, travaux de recherche divers et notamment chez Orange, initiative #ForGoodConnections, pour accompagner parents et enfants, et tout récemment interdiction en France des réseaux sociaux au moins de 15 ans… des solutions émergent. Sont-elles efficaces ?
● Chercheur chez Orange, Erwan Le Quentrec plaide, au-delà de l’évolution des technologies, pour que les jeunes disposent d’une culture critique pour le bon usage des nouveaux environnements numériques.
Pour le laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant du CNRS (LaPsyDÉ), la capacité des adolescents à détecter les fake news s’améliore avec l’âge, mais reste limitée avant 12-13 ans. Dans une étude, 432 collégiens (11-14 ans) ont évalué 56 nouvelles (vraies/fausses) présentées comme des posts de réseaux sociaux, sans source identifiable. Résultat : les plus âgés repèrent mieux les fausses informations, indépendamment de leur genre. « Chez l’adolescent, le développement de la capacité à identifier les fake news est en partie lié au développement de la capacité de raisonnement », expliquent les chercheurs. Ils suggèrent dans tous les cas différentes pistes, à commencer par la formation des enseignants aux biais cognitifs, car l’effet de vérité illusoire (la répétition qui rend une information plus crédible) persiste à tout âge. Pour eux, les programmes scolaires doivent être adaptés pour inclure la psychologie de l’information et l’implication des plateformes dans la vérification d’âge et la modération.
Dans un article intitulé « Le fléau des manipulations : comment lutter contre les deepfakes ? », Célia Zolynski, professeure agrégée de droit privé à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, rappelle qu’en 2023, 98% des vidéos manipulées et accessibles en ligne étaient de nature sexuelle et la plupart ciblaient des femmes. Elle estime par ailleurs que « les campagnes de sensibilisation sont insuffisantes », alors qu’elles sont indispensables pour prémunir, aider et éviter l’isolement chez les plus jeunes.
La plupart des enfants n’ont pas vérifié les informations en recoupant ce qu’ils lisaient avec d’autres sources d’information. Ils se sont plutôt fiés à leur intuition.
En Ecosse, des initiatives impliquant le système éducatif et la police
Au Royaume-Uni, Yvonne Skipper, maître de conférences à l’Université de Glasgow, a organisé des groupes de parole avec des jeunes âgés de 11 à 14 ans pour appréhender leur point de vue sur la désinformation. « J’ai constaté que les jeunes participant à l’étude avaient tendance à croire, à tort, que la désinformation ne concernait que les événements mondiaux et les escroqueries. Ils pensaient ne pas être personnellement exposés à beaucoup de désinformation. », explique-t-elle dans un article publié dans The Conversation. Elle a noté des niveaux de confiance différents quant à leur capacité à détecter les fake news. « La plupart n’ont pas vérifié les informations en recoupant ce qu’ils lisaient avec d’autres sources d’information. Ils se sont plutôt fiés à leur intuition (« On le voit, c’est tout ») ou ont consulté les commentaires des autres pour repérer les fausses informations. Mais aucune de ces stratégies n’est particulièrement fiable. » Elle a ainsi décidé de créer, avec ses collègues, un projet pour créer des ateliers et aider les jeunes à développer leurs compétences en matière de détection de fake news. Ces supports pédagogiques sont élaborés avec la police écossaise et Education Scotland, l’agence du gouvernement écossais chargée d’améliorer la qualité du système éducatif du pays.
Orange sensibilise les jeunes pour des usages positifs, sûrs et sereins du numérique
Dans le cadre du programme #ForGoodConnections à destination des plus jeunes, Orange s’associe à divers acteurs de la société civile qui accompagnent les jeunes publics dans la formation aux usages numériques. Ces ateliers traitent de divers thèmes en lien avec la protection de l’enfance et la prévention des comportements à risque à l’usage des technologies (cyber-harcèlement, fausses informations, régulation du temps d’écran, protection des données personnelles). « L’idée des ateliers déployés dans les collèges sur ces enjeux est de les aider, par exemple, à décrypter l’information à l’ère des réseaux sociaux, en leur donnant des astuces pour naviguer en toute confiance, comprendre le fonctionnement des algorithmes, les mécanismes de viralité, ce afin d’éviter d’être piégé par des fake news ou des deepfakes », souligne Erwan Le Quentrec, responsable d’une équipe de recherche au sein du Laboratoire Economie et Sociologie des usages (SENSE) d’Orange. « Par exemple, il est intéressant d’expliquer aux jeunes et moins jeunes différents types de biais qui peuvent être renforcés par les algorithmes. Je pense en l’occurrence au biais assez connu de confirmation. C’est-à-dire la tendance à rechercher, interpréter et privilégier des informations qui confirment notre mode de pensée, nos croyances préconçues ou hypothèses préexistantes, tout en ignorant ou en minimisant celles qui les contredisent. Or les plateformes vont, d’une part, filtrer et pousser des contenus que nous avons tendance à privilégier en se basant sur notre historique de navigation ; et, d’autre part, amplifier le processus via notre communauté d’appartenance construite sur les affinités entretenues entre pairs, excluant ce qui lui est étranger. Dans la mesure où les informations se colportent entre gens qui sont d’accord entre eux, le débat contradictoire est annihilé et la détection/vérification d’une fake news avec. Une réponse est de préparer les jeunes à une culture critique en organisant des débats et des controverses dès le collège (voire le primaire), entre personnes et entre groupes. » Les chercheurs sont familiers de ce processus pour faire avancer la science.
« En fait, il est sans doute utile de rappeler que la question du rapport des jeunes aux technologies et aux médias, et en particulier aux instruments informatisés, a fait l’objet d’études et de recherche depuis longtemps. Bien sûr, les technologies ont beaucoup évolué et certaines choses ont changé radicalement avec les développements de la communication en réseau utilisant des services en ligne gérés par des multinationales. Cependant, par-delà les technologies, une question persiste, qui est celle de l’intérêt pour la culture critique dont les jeunes doivent disposer pour faire bon usage des nouveaux environnements. Ce rappel peut être utile pour ceux qui plaident pour une solution purement techno-centrée ou une interdiction pure et simple… dont on attend les preuves tangibles de l’atteinte d’objectifs plus larges, comme l’amélioration de la santé mentale des adolescents. Les responsables d’Orange France qui pilotent l’initiative For Good Connections nous ont associé pour réaliser une étude d’impact de ces ateliers. A ce stade, une étude qualitative va être lancée avec des chercheurs de différentes disciplines sous le leadership de l’Université de Caen. »
La recherche visera à répondre à ces questions :
- En quoi les ateliers permettent d’apporter des éléments d’accompagnement positifs à l’usage des TIC chez les adolescents ?
- Dans un contexte plus global, à l’échelle des établissements concernés par l’étude, quels autres dispositifs sont mis en place à cette fin ?
- Comment cette question est-elle pensée dans ces établissements ?
- Quelles représentations les adultes ont-ils au sujet des usages des élèves ?
- Que pensent les élèves des paniques morales chez les adultes ?
- Comment les parents négocient, accompagnent leurs enfants à l’usage des technologies ?
- Comment les personnels éducatifs accompagnent les jeunes ?
Face à l’omniprésence de l’IA et des réseaux sociaux, ces initiatives suffiront-elles à armer les adolescents contre la désinformation et autres mésusages du numérique ? La réponse dépendra très certainement de l’implication de tous : éducateurs, familles et régulateurs.
Erwan Le Quentrec






